Le Monde vom Dienstag, 10. August 2004

Soixante tombes ont été profanées au cimetière juif de Lyon
Deux personnes ont été interpellées, lundi 9 août, par les policiers alors qu'elles sautaient le mur d'enceinte de la nécropole, mais les enquêteurs incitaient mardi matin à la plus grande prudence. Ces dégradations, les dernières d'une longue série, ont été largement condamnées



Lyon correspondance

Des inscriptions de couleur noire, visiblement tracées avec une bombe de peinture. Des croix gammées, dessinées à l'envers, des croix celtiques, mais aussi diverses formules glorifiant "Adolf Hitler" ou dénonçant l'"invasion islamique" et prônant la "résistance" : une soixantaine de tombes et un monument aux morts ont été profanés, lundi 9 août, dans l'enceinte d'un cimetière juif situé dans le quartier de Gerland, dans le 7e arrondissement de Lyon (Rhône).

C'est le gardien des lieux qui a découvert les dégradations, vers 21 h 30. Les tombes profanées se trouvent au fond du cimetière, loin de sa maison. Elles figurent parmi les plus anciennes sépultures de la nécropole. Plus près de son domicile, le monument aux morts, érigé en hommage à tous les soldats juifs tombés pendant la seconde guerre mondiale, a lui aussi été vandalisé. Selon les premières constatations, les profanateurs ont agi entre 20 heures et 21 heures.

Le secteur est immédiatement bouclé par un fort dispositif policier. Le procureur de la République de Lyon, Xavier Richaud, et le procureur adjoint, Eric Mazaud, chargés de diligenter les premières investigations, arrivent très rapidement sur place. Des spécialistes de l'identité judiciaire viennent effectuer les premiers relevés et prendre des photographies. Autant d'éléments qui viendront nourrir l'enquête, qui a été confiée à la Sûreté départementale.

Devant l'entrée du cimetière, les responsables de la communauté juive manifestent leur colère. "C'est un acte odieux, qui laisse sans voix", réagit Marcel Dreyfuss, président du Consistoire israélite et vice-président du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) Rhône-Alpes. Propriété du consistoire depuis 1790, ce cimetière entouré d'un haut mur compte plusieurs milliers de sépultures, dont les plus anciennes datent de 1800. Il accueille aussi les tombes de nombreux résistants juifs de la seconde guerre mondiale.

"CAPITALE DE LA RÉSISTANCE"

"C'est la mémoire de la communauté juive qui est offensée dans la capitale de la Résistance, un outrage à la communauté juive mais aussi à la France, porteuse de valeurs républicaines", renchérit le grand rabbin de Lyon, Richard Wertenschlag. Il annonce qu'une cérémonie sera organisée d'ici à la fin de la semaine. Aux journalistes, qui commencent à affluer, il souligne qu'"il existe une sorte de confusion, avec des croix gammées dessinées à l'envers, les expressions de haine à l'égard de la communauté musulmane, ou encore la mention "Pinehas", du nom d'un personnage biblique qui pratiquait une justice expéditive envers ceux qui incitaient à la débauche le peuple juif".

Devant le portail en fer forgé, décoré d'étoiles de David, les familles commencent à se rassembler. Le visage fermé, elles ne cachent pas leur inquiétude. "Je voudrais juste voir la tombe de mes parents. Ceux qui ont fait ça ne respectent rien, comprenez ce qu'on peut ressentir", lance un homme, la voix étranglée de colère et de peine mêlées. Il voudrait pénétrer à l'intérieur, mais les policiers sont inflexibles.

Les personnalités se succèdent, dans un ballet grave et silencieux. "Le maire vient d'être prévenu", indique Sabiha Ahmine, adjointe au maire de Lyon, Gérard Collomb (PS). Vers 23 heures, Jean-Pierre Lacroix, le préfet de la région Rhône-Alpes, arrive à son tour, accompagné du préfet délégué à la sécurité et à la défense, Yves Guillot. "C'est un acte consternant, stupide et triste ; tout sera fait pour retrouver les auteurs", déclare M. Lacroix après avoir constaté les dégradations.

Devant la maison du gardien, les plus hauts responsables de la police lyonnaise, comme Jean-Paul Breque, directeur adjoint de la direction départementale de la sécurité publique (DDSP), évaluent, plan du site dans les mains, l'ampleur des dégradations. "Il est prévu un ratissage complet des lieux pour rechercher le moindre indice", indique le procureur, Xavier Richaud. Le cimetière devait donc être fermé pendant toute la journée de mardi, afin de permettre la poursuite des investigations.

Selon les premières informations, "des pistes intéressantes" seraient déjà exploitées. Plusieurs bâtiments sensibles sont à proximité, comme le siège de la Banque de France et celui de la société de transports de fonds Brink's, attenant au mur d'enceinte du cimetière. Les caméras dont ils sont munis pourraient permettre d'identifier les auteurs des dégradations.

PAR-DESSUS LE MUR

Deux hommes âgés de 20 ans ont été interpellés au milieu de la nuit. Repérés une première fois par une patrouille de police, avant le signalement de la profanation, alors qu'ils sautaient par-dessus le mur du cimetière, ils avaient été relâchés. Ils ont été à nouveau interpellés après le signalement des dégradations. Ils se trouvaient mardi matin en garde à vue dans les locaux de l'hôtel de police central de Lyon. Selon une source policière, aucun lien matériel n'a été établi entre leur présence et les dégradations. Au parquet de Lyon, on incitait mardi à la plus grande prudence.

Cette profanation intervient moins de deux semaines après celle perpétrée à Saverne, où, le 28 juillet, une trentaine de tombes avaient été souillées au cimetière juif de cette petite commune du Bas-Rhin. Trois mois auparavant, le 30 avril, 127 tombes avaient été dégradées dans le cimetière juif d'Herrlisheim (Haut-Rhin). Seul cimetière entièrement juif de la ville de Lyon, le "cimetière de la Mouche", comme il est convenu de l'appeler ici, avait déjà subi des dégradations en 1992 : des pierres tombales d'enfants avaient été taguées de croix gammées. Selon l'AFP, des skinheads qui sortaient d'un match de football au stade de Gerland avaient été arrêtés et condamnés.

La communauté juive de Lyon, la troisième en France après celles de Paris et Marseille, compte quelque 35 000 personnes et une trentaine de synagogues dans l'agglomération. Hormis "la Mouche", plusieurs cimetières juifs se trouvent à la périphérie de la ville.

A minuit, alors qu'il est encore présent sur les lieux, Marcel Dreyfuss reçoit un appel sur son portable : le premier ministre Jean-Pierre Raffarin lui fait part de son indignation et de "toute sa compassion". Il assure avoir "donné des instructions pour retrouver les coupables de ces actes odieux".

Richard Schittly


Des sépultures de toutes confessions profanées ces derniers mois

30 avril.
127 tombes juives sont saccagées dans le cimetière de Herrlisheim (Bas-Rhin), près de Colmar.

2 mai.
22 tombes sont couvertes de croix gammées à l'envers dans le cimetière chrétien de Niederhaslach (Bas-Rhin).

7 mai.
Le mémorial juif de Verdun, à Fleury-Devant-Douaumont (Meuse), est couvert de slogans néonazis. Arrêtés le 28 juillet, deux jeunes hommes de 17 et 22 ans ont été mis en examen et écroués pour "profanation d'un monument aux morts à raison de l'origine religieuse des personnes décédées".

19 mai.
Deux cimetières catholiques sont profanés à Allauch (Bouches-du-Rhône), près de Marseille.

2 juin.
14 tombes sont taguées de croix gammées inversées dans le cimetière de Niederhaslach (Bas-Rhin).

9 juin.
Trois tombes musulmanes sont vandalisées dans le cimetière du Canet, à Marseille. Des croix gammées ont été dessinées à proximité.

4 juin.
Une cinquantaine de tombes musulmanes sont recouvertes d'inscriptions néonazies dans un cimetière de Strasbourg.

23 juin.
56 tombes de soldats musulmans sont renversées ou souillées de peinture rouge dans le cimetière militaire de Haguenau (Bas-Rhin). Les tombes chrétiennes de ces soldats morts pour la libération de l'Alsace entre en 1944 et 1945 ont été épargnées.

28 juillet.
Une trentaine de tombes sont souillées dans le cimetière juif de Saverne (Bas-Rhin).

6 août.
15 tombes musulmanes sont profanées au cimetière militaire de Cronenbourg (Bas-Rhin). Des croix gammées et des signes SS ont été tracés à la peinture sur les tombes de soldats musulmans morts pendant la seconde guerre mondiale. Le conseil régional d'Alsace offre 15 000 euros pour dénoncer les auteurs.

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